Comment vivre une bonne vie selon David Foster Wallace

David Foster Wallace prononce ce discours à Kenyon College, en 2005, soit trois ans avant sa mort. En voici quelques extraits. À travers deux histoires dont celle de deux jeunes poissons, il note l’importance de notre rapport à « la réalité ». Il nous rappelle aussi que le travail est l’éducation de toute une vie, qui ne s’arrête pas à la fin des études. Une bonne dose de sagesse pour préparer cette rentrée septembre 2019

C’est l’histoire de deux jeunes poissons qui nagent et croisent le chemin d’un poisson plus âgé qui leur fait signe de la tête et leur dit « Salut, les garçons. L’eau est bonne? » Les deux jeunes poissons nagent encore un moment, puis l’un regarde l’autre et fait, « Tu sais ce que c’est, toi, l’eau? »

La morale de cette histoire est tout simplement que les réalités les plus évidentes, les plus omniprésentes et les plus importantes, sont souvent les plus difficiles à voir et à exprimer. Dit comme ça, ce n’est qu’une banale platitude – mais il n’empêche que, dans les tranchées d’une vie d’adulte, les banales platitudes peuvent revêtir des enjeux de vie ou de mort.

Voici une nouvelle petite histoire didactique. C’est l’histoire de deux types assis dans un bar en plein milieu des étendues sauvages d’Alaska. L’un est croyant, l’autre est athée, et ils débattent de l’existence de Dieu avec cette intensité particulière qui s’installe aux environs de la quatrième bière. Et l’athée dit, « Écoute, c’est pas comme si j’avais aucune raison fondée de ne pas croire en Dieu. C’est pas comme si j’avais jamais essayé tous ces trucs de prière et de Dieu. Tiens, le mois dernier, un blizzard atroce m’a éloigné du camp, je voyais rien, j’étais paumé, il faisait moins cinquante, et alors je l’ai fait, j’ai essayé : je me suis mis à genoux dans la neige et j’ai crié, Mon Dieu, s’il y a un Dieu, je suis perdu dans le blizzard, je vais mourir si vous ne m’aidez pas! ». Et là, dans la bar, le croyant regarde l’athée, perplexe : « Alors tu dois y croie, maintenant, il dit. Après tout t’es là, bien vivant. » L’athée lève les yeux au ciel comme si le croyant était un crétin : « Non mon pote, tout ce qui est passé, c’est que deux Eskimos sont passés par là et m’ont indiqué la direction du camp. »

Bien sûr, ce type de discours exige de moi que je vous parle de la signification de votre enseignement universitaire pour tenter de vous expliquer en quoi la véritable valeur du diplôme que vous vous apprêtez à recevoir est humaine et pas seulement matérielle. Parlons donc du cliché le plus répandu dans le genre du discours de remise de diplômes, à savoir qu’un enseignement ne consiste pas à vous gaver de connaissances mais plutôt à, je cite, « vous apprendre à penser ». Si vous êtes comme moi quand j’étais étudiant, vous n’aimez pas entendre ça et vous vous sentez presque insultés par l’assertion d’après laquelle vous avez besoin qu’on vous apprenne à penser, dans la mesure où votre admission dans un établissement de cette qualité semble prouver que vous savez déjà penser. Mais je vais postuler que le cliché de l’enseignement universitaire n’est, au fond, pas du tout insultant car, dans un lieu comme celui-ci, nous sommes censés recevoir une éducation à la pensée qui ne s’adresse pas avant tout à la capacité de penser, mais au choix de ce à quoi penser.

Voilà la valeur d’un véritable enseignement, qui n’a rien à voir avec les notes ou les diplômes et tout à voir avec la simple ouverture – l’ouverture à ce qui est réel et essentiel, si bien caché sous nos yeux, tout autour de nous, que nous devons nous répéter tout le temps : « C’est de l’eau. » « C’est de l’eau. » « Ces eskimos pourraient être bien plus que ce qu’ils semblent être. » C’est incroyablement difficile de faire ça – de vivre conscients, en adultes, jour après jour après jour. Ce qui signifie qu’un autre grand cliché est vrai : votre éducation est le travail d’une vie, et elle commence – maintenant. Je vous souhaite bien plus que de la chance.

Pour écouter David Foster Wallace de vive voix, voici l’enregistrement audio de ce discours (en version complète) :

Publication du livre « This is Water » :

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